A partir des liens qui unissent le Moi et le Hara dans un ensemble que l’on pourrait appeler “l’être complet”, nous voyons bien à quel point l’acquisition du Hara, et donc le travail du centre, est une donnée essentielle pour notre pratique.

Le Hara nous assure un équilibre physique nécessaire. L’on parle alors de stabilité au sol, d’enracinement, ce qui constitue la partie visible de l’acquisition du Hara.

Il nous assure également une stabilité psychique. C’est la capacité que l’on a, à se maîtriser en toute circonstance, à garder le contrôle de soi quelles que soient les influences extérieures. Il nous permet d’accéder à l’énergie pure, tirée de la nature, à des forces nouvelles grâce auquelles nous pourrons atteindre un niveau plus élevé de spiritualité.

Comme un arbre dont la cime ne peut se développer sans les racines, le Moi ne peut se développer sans le Hara, ou plus exactement, un développement du Moi sans “posséder” le Hara entraîne un déséquilibre de l’être. “Posséder” le Hara signifie, en prendre conscience et le maîtriser. Or la Voie de l’homme réside précisément dans la recherche de son équilibre, “le développement de son être profond”. L’équilibre doit ici être pris dans le sens équilibre physique, psychique mais également spirituel.

Le Hara représente les racines de l’homme. Il est le rappel constant de ses origines, il rassemble toutes les énergies et tous les éléments. C’est le fond de l’être, inébranlable, indestructible, qui le lie irrémédiablement à la nature dont il est issu. C’est par lui que l’homme développe sa richesse intérieure. Il est la base de “l’attitude juste”.

INTRODUCTION

“Prend son centre !”,

“Rentre dans son centre !”,

” Avance ton centre !”…

sont des phrases que l’on a tous entendues au sein du Dojo. Dans notre pratique de l’Aïkido, les techniques que l’on nous apprend, les réflexes que l’on tente de nous faire acquérir et qui sont presque toujours conditionnés par le positionnement de ce fameux “centre”, nous amènent à le considérer comme un élément majeur.

En réalité, ce “centre”, désigné en Japonais par le Hara, ne se satisfait pas d’être un point physique d’équilibre, correspondant au centre de gravité, localisé à quelques centimètres sous le nombril. Il revêt une importance qui dépasse largement celle de la pratique puisqu’il détermine le fondement même de l’être.

Comprendre le véritable sens du Hara peut nous permettre de progresser dans notre pratique puisque grâce à lui, nous prenons conscience que l’apprentissage de l’Aïkido ne se limite pas à l’acquisition d’une somme de techniques.

POSTULAT

Pour bien comprendre la notion de Hara, il faut considérer l’homme comme un être bipolaire, dans lequel coexistent le Moi et le Hara, le ciel et la terre.

LE MOI

Dans le Moi, “symbole de notre conscience naturelle”, sont rassemblés l’entendement, la volonté et les sentiments, respectivement représentés par la tête, la poitrine et le cœur.

L’entendement, c’est la raison, le siège de notre rationalité. Les sentiments, à l’inverse, relèvent de l’impulsion, de l’instinct.

La volonté se situe entre les deux. On pourrait la considérer comme un “sentiment raisonné”.

LIEN AVEC NOTRE ENSEIGNEMENT

Cette nouvelle dimension explique l’absence de la compétition dans la philosophie de l’Aïkido. Elle nous renvoie également à la conception qui confère aux grades et au nom des techniques une importance relative. A travers la pratique de l’Aïkido, ce n’est pas le résultat visible, la réalisation d’une technique, qui est visé, mais bien le résultat intérieur, la réalisation de soi. Ce concept est d’autant plus difficile à assimiler que nous sommes habitués, dans nos cultures occidentales, à mesurer la performance et à nous “arrêter au résultat acquis”.A partir de là, la pratique de l’Aïkido n’a pas de fin, la quête de soi s’achève avec la fin de l’être.

LA PRATIQUE REGULIERE

C’est la régularité de l’exercice qui nous permet de suivre la Voie.

A ce propos, le Maître zen Okada Torajiro utilise la métaphore suivante : “Placez une carpe dans un étang, au milieu duquel il y a une pierre ; placez une autre carpe dans un second étang, dépourvu de pierre. Dans le premier étang, la carpe nagera autour de la pierre, et cela lui procurera un exercice constant, sans pour autant éprouver de la résistance. Vous verrez qu’elle grossira plus vite que la carpe de l’autre étang : cela vient de la répétition sans fin du même exercice.”

On m’a dit un jour que l’on commençait à apprendre l’Aïkido à partir de la ceinture noire. L’exercice régulier nous permet d’acquérir une somme de techniques. C’est après l’acquisition de toutes les techniques d’une discipline, c’est à dire en Aïkido au stade théorique de ceinture noire, que “l’élève pourra relâcher l’emprise de son Moi qui constitue un obstacle sur la Voie aussi bien par l’ambition et le désir de briller que par la crainte d’échouer qui le caractérise”. C’est donc après l’acquisition de toutes les techniques que le vrai travail commence, celui de la maîtrise du Hara, celui de l’enrichissement intérieur.

En conclusion

Avancer dans la Voie, parvenir à la réalisation de soi, signifie se libérer du Moi pour prendre conscience de son Hara et parvenir à le maîtriser.

L’exercice seul permet d’avancer dans la voie. Ainsi, au Japon, la calligraphie, le théâtre, la cérémonie du thé ou les arts martiaux permettent à l’être de se réaliser par la maîtrise du Hara. Nous avons la chance, toutes les semaines de pratiquer un art martial particulièrement riche de cet enseignement. Le chemin reste néanmoins long, car s’il correspond pour chacun à ce qu’il lui reste à vivre, il a toujours le sentiment que le plus court est passé.

Note : les extraits en italique et entre guillemets sont tirés de l’ouvrage Hara de Karlfried Graf Dürckheim, Docteur en philosophie et en psychologie dont l’action et l’œuvre écrite – une vingtaine de livres – s’affirment comme un des hauts-lieux de la rencontre entre la tradition mystique chrétienne (Maître Eckhart) et la «Voie orientale» (zen).